Plume et parchemin

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13 - Asher et Jean-Claude : un dernier divertissement

Jean-Claude avait choisi le sacrifice, par devoir sans doute, par culpabilité mais surtout par amour. C’était quelque chose de totalement étranger aux cours vampiriques où ces émotions humaines ne représentaient que de la faiblesse. Après la transformation, la nature du vampire, sa vie avant sa mort et sa transformation, était vite dominée par un instinct : se nourrir.

 Celui qui avait aidé Belle Morte à le torturer, ce que Jean-Claude avait accepté en échange de la vie d’Asher,  et que celui-ci soit soigné, était Victor. Ils avaient décidé d’enfermer Jean-Claude dans un cercueil bardé de chaînes et de croix, sachant que son ardeur et sa soif ne seraient pas nourries et qu’il pourrait devenir fou.

Avant de l’enfermer, il avait dit sadiquement :
« Tu peux dire au-revoir à ton amant et espérer qu’il guérisse ; il ne pourra pas te répondre puisqu’il ne peut plus parler (Asher avait été contraint à avaler de l’eau bénite ce qui lui avait rongé la gorge, de façon permanente ou pas, personne ne le savait). Tu peux te sacrifier, avait-il ajouté avec un rire sardonique, ça ne changera rien, il restera toujours un monstre et il te hait » et sur ces mots, il avait rabattu le couvercle du cercueil. Jean-Claude y avait passé deux ans, luttant contre la folie.

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 Jean-Claude n’était pas seul quand il s’éveilla, sa pomme de sang semblait encore plus sérieux et inquiet car il avait passé une journée entière pour analyser la situation. Pire encore, un peu avant la tombée de la nuit il avait reçu un message, venant ostensiblement du Conseil. Il y aurait un évènement pour honorer Jean-Claude avant son départ et Violeta devait l’accompagner. Jason comprenait à travers ces mots que Juliette serait aussi présente à côté d’eux, tout simplement parce que Belle Morte ne pourrait pas résister à voir ce pour quoi elle avait œuvré depuis si longtemps.

Jason relata tout cela à Jean-Claude après l’avoir nourri.
« Doit-on avertir les autres de ce qui se passe à St Louis ? » demanda-t-il.
« Non, le moins ils en sauront, moins les autres auront de moyens d’agir, spécialement avec l’évènement de cette nuit ».
Jean-Claude était à peu près certain que Belle avait tout arrangé, mais elle ne pouvait pas savoir qu’il était déjà au courant de ce qui se tramait aux Etats-Unis dans la ville de Jean-Claude… à moins que Juliette n’ai joué un double jeu ?
« On leur dira avant d’arriver, afin qu’ils se tiennent prêts, mais pas maintenant ».

Jason jeta un œil sur le deuxième cercueil de la pièce comme s’il partageait les pensées de Jean-Claude. «Elle aura besoin de se nourrir. Doit-on chercher quelqu’un ? »
Jean-Claude hocha la tête, alors Jason quitta la pièce, juste avant que Juliette commence  à s’éveiller. L’autre vampire la regardait fixement. C’était toujours difficile pour lui de la regarder mais il était de plus en plus déterminé à savoir exactement à quel point elle était loyale. Il voulait bien croire qu’elle avait surmonté la peur que lui inspirait Belle Morte dans son immense désir d’être libre, mais il y avait un autre élément d’incertitude.
« Nous partons ? » demanda-t-elle sans préambules, paressant trop humaine pour une vampire non nourrie. La bougie que Jason avait allumée avant de nourrir Jean-Claude donnait une chaleur dorée à la peau pâle si bien que Jean-Claude aurait souhaité presque la brillance froide de l’éclairage électrique.
«Il va y avoir un dernier évènement, dit Jean-Claude, auquel je suis convié, accompagné par Violeta, mais j’espère que vous resterez avec nous. Il ne faut pas que Belle Morte pense que quelque chose est différent ».
Juliette se mordit la lèvre, un geste très inhabituel chez un vampire, qu’il regarda avec fascination, attendant presque que le sang coule sur sa lèvre inférieure, mais il n’y en avait aucun. Est-ce que sa ressemblance avec une humaine était dû à un artifice soigneusement entretenu ou bien était-ce naturel ?
« Ce sera difficile pour moi de paraître naturelle car Violeta me déteste, dit Juliette d’une voix vibrante, Belle Morte a dû la choisir à dessein quand elle a décidé de la prendre pour vous escorter. Etes-vous certain que je doive assister ?"
« Elle veut savoir comment je me comporte avec vous, répliqua Jean-Claude, sans montrer aucune expression. Comprenez-moi, je ne serai pas gentil quand nous serons là-bas. Au moins, Belle attend que je vous traite durement ou avec colère, il y aura des yeux partout ».
« Faites ce que vous avez à faire » dit-elle d’une voix faible.

Tous les deux se retournèrent brutalement quand on frappa trois coups à la porte, il supposa que c’était Jason, mais accompagné par une autre personne, sans doute quelqu’un qu’il ne connaissait pas.
Juste avant d’ouvrir la porte, Jean-Claude fit quelques pas vers Juliette, vicieusement il lui donna un coup du revers de la main si fort qu’elle chuta sur le sol. Se penchant et lui tenant le menton, il pressa sa bouche sur la sienne, sauvagement, goûtant le sang alors qu’il la mordait de ses canines. Il n’y aurait pas dû avoir de plaisir dans cette démonstration, mais de manière tout à fait inattendue, Juliette l’embrassa en retour, nouant ses bras autour de lui. Au moment où il réalisa ceci, Jean-Claude se dégagea, se détournant vivement saisi d’un dégoût soudain qui n’était pas entièrement feint.
Jason les regarda tous les deux, mais contrôla sa surprise et sagement resta sans dire un mot, il toucha pourtant le bras de Jean-Claude, plus familièrement que d’habitude.
Un jeune homme à la chevelure fauve les regardait, les yeux grands ouverts comme ceux d’un chat, les pupilles pas tout à fait circulaires. Il avait une stature fine et élancée, des cheveux courts et ses vêtements lui donnaient un air très jeune.
« L’ocelot, Amora, est pour Juliette » expliqua Jason brièvement et voici des vêtements pour nous tous, nous partons dans moins de deux heures.

Ils laissèrent Juliette seule avec Amora, se retirant dans l’autre pièce ; Jean-Claude vérifia partout pour leur sécurité, et satisfait de voir qu’on ne les espionnait pas, il regarda avec attention les vêtements que Jason avait apportés.
« Tu as rencontré Belle Morte ? »
La voix de Jason était assourdie quand il répondit car il était en train d’enfiler le vêtement qui devait être à la mode il y des centaines d’années. « Crois-moi, elle aurait préféré te voir personnellement. En fait, j’aurais préféré que tu sois à ma place. Sur l’échelle actuelle des garces redoutables, Musette est descendue de plusieurs degrés ! et oui, elle était là avec d’autres vampires et je n’en ai jamais vu autant rassemblés dans un même endroit et d'aussi vicieux».
« Naturellement, plus de monde me verra maintenant, mieux ce sera pour Belle Morte. Je dois devenir la preuve que personne ne doit la défier ».
Jean-Claude arrangea ses manchettes artistement et se tourna vers Jason, regardant avec amusement le bout de tissu, noué mollement autour du cou du loup-garou et qui ressemblait de très, très loin à une cravate. »
« Laisse-moi arranger cela », dit-il tranquillement.
« Comment faites-vous les mecs ? comment peux-tu avoir tant de motivation pour chaque chose que tu fais ?
« On le fait parce qu’il le faut, Jason. C’est notre manière d’exister. Souviens-toi comment un prédateur traque sa proie, avec un minimum de mouvement si bien que chacun de ses pas ou de ses mouvements est calculé pour le maximum de réussite. Nous sommes des prédateurs naturels, et personne ne veut être la proie ! Alors pour éviter le chaos – Jean-Claude fit un grand geste de la main qui semblait un peu incongru dans cette pièce vide – nous créons un système très élaboré de contrôle des pouvoirs, domination et peur, c’est-à-dire, la Cour.  Les cours humaines des anciens temps, que les historiens trouvent tellement intéressantes à étudier, sont de pâles imitations de nos jeux ».
« Mais c’est différent à St Louis, nota Jason, ce n’est pas si dingue aux States ».
« Parce qu’il y a beaucoup plus d’humains et moins de vampires et c’est pour cela que je me sens mieux en Amérique. Il y a moins de conflits parce que nous sommes plus isolés.  Mais il y a des leçons qu’on ne doit jamais oublier même à travers l’étendue de l’Océan ».
Jean-Claude vérifia de nouveau l’apparence de Jason puis alla ouvrir la porte de la chambre de Juliette.

Elle aussi s’était changée, elle portait une robe bleu foncé avec des broderies argent et des minuscules perles. C’était en harmonie avec les vêtements bleus de Jean-Claude et Jason. Elle était très jolie et ne déparerait pas à la cour de Belle Morte dans la catégorie des « fleurs à éclore », un nom collectif donné à celles qui avaient peu de puissance. Jason lui lança un regard appréciateur mais Jean-Claude la regarda à peine, les pressant de sortir. Il ne pouvait pas oublier ce qui était en jeu ici.

Ils rencontrèrent Violeta dans le hall, elle portait aussi une robe bleu tirant plutôt sur le violet. Elle posa innocemment sa main sur le bras offert de Jean-Claude et quand elle vit qu’il l’ignorait, son sourire se transforma en une moue de dépit. Jason escorta attentivement Juliette à petite distance derrière eux.

L’évènement annoncé de la soirée était une pièce de théâtre, inspirée de Jolyot de Crébillon. Une pièce parlant de la vie d’un libertin et écrit par un libertin,  les "Mémoires de Monsieur de Meilcour" dont l'un des protagonistes, M. de Versac, allait inspirer le Valmont des Liaisons Dangereuses.
Jason fut surpris et se mit à rire, Juliette lui demanda ce qui l’amusait.
En fait, expliqua-t-il, il y avait quelques temps, Jean-Claude avait refusé à Anita de regarder un film « Rochester, the libertine » avec Johnny Depp. En en entendant parler, Jason s’était empressé d’aller louer le DVD pour le regarder avec Micah, Nathaniel et presque tout le pard, mais aucun vampire n’avait voulu se joindre à eux.

Violeta qui avait entendu leur conversation ajouta « Ce n’est pas étonnant si Voltaire a parler de Rochester comme d’un homme de génie, un grand poète ».
« C’est vrai, il a attiré l’attention de beaucoup d’entre nous, murmura Jean-Claude, tout à fait conscient que la pièce était aussi dans le public qui surveillait ses moindres faits et gestes, qu’autour des jeux compliqués joués sur la scène. On a dit qu’il était un jeune homme très prometteur, avant d’avoir été corrompu par la vie à la cour. L’éducation domine la nature, pourrait-on dire ? »
« Ou sa nature était déjà celle d’un libertin » souleva Violeta d’un air de défi.
« Est-ce que Rochester était en relation avec les vampires ? » demanda Jason, oubliant qu’il n’était que la pomme de sang.
Heureusement Juliette répondit vite, si bien que Violeta laissa passer la gaffe.
« Il valait mieux pour lui que non, ai-je entendu dire, mais oui, il a été admiré à la fois par les humains et les vampires. Il a rencontré Belle Morte plus d’une fois, et elle l’admirait également ».
« Belle a eu assez de lui, dit Violeta avec un rire étudié. Bien sûr, il est mort  jeune ; c’est pourquoi Jean-Claude devrait garder soigneusement sa précieuse position ici ». Les derniers mots étaient dits ostensiblement vers Jason dans un murmure conspirateur, l’espièglerie des propos ne cachant pas le sens réel derrière tout ça. En clair, elle était au courant du complot de Belle Morte avec Victor envoyé à St Louis. Peut-être beaucoup d’autres le savaient ici, attendant de voir comment il allait se comporter.
« Absolument, acquiesça Jean-Claude après une petite pause, comme s’il avait pris part à la conversation. Belle a été très généreuse envers moi ».
Jason le regarda mais vit que Jean-Claude avait mis son masque indéchiffrable et ce n’était pas difficile à comprendre après le sarcasme plutôt grossier de Violeta.

Juliette se tenait raide, les mains crispées sur ses genoux, pendant que Jean-Claude et Violeta continuaient à bavarder, enfin si on peut appeler ça comme ça.

Le temps n’avait jamais paru s’écouler aussi lentement.




26/05/2012
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