Plume et parchemin

Plume et parchemin

30 - (3) Le 25 décembre : les questions

Ce noël est beau : les rideaux de tulle laissent filtrer la lumière laiteuse comme si c'était la lumière de la lune, mais c'est seulement le manteau blanc qui recouvre la ville. Des bougies multicolores brûlent sur les arbres de Noël et les clochettes des traîneaux  tintinnabulent là-bas.

Tout le monde reçoit des cadeaux à Noël ; quand Rodolphe prend en main le sien, elle sent l'angoisse, l'anxiété. Il n'est pas possible que Rodolphe soit sincère avec elle, qu'il ne lui dise rien, s'il avait des soucis, se confierait-il ? Il la comprenait pourtant ! il lui avait offert un ouvrage de Heine. Les vers du poète qu'Elisabeth aimait le plus. Un simple ouvrage, mais les pages en étaient particulièrement chères, car c'était quelque chose de sa main. Oh Rodolphe a bien compris sa mère, ça n'avait pas dû être une chose facile de se procurer un manuscrit du poète.

L'empereur méprise Heine : il sait trop bien que, Oh combien c'est un  travail surhumain que de tenir les rênes de l'empire !  Tous ces vers de Heine et leurs dérèglements insouciants et toute leur intelligence avec leur incompréhensible irresponsabilité creusaient de sombres tunnels dans l'âme de ses sujets. C'était douloureux de voir que l'Impératrice soit également fascinée par ces phrases vides et ne voyait pas la substance des choses.  Depuis 36 ans, Elisabeth se tenait à côte de lui, mais 36 ans n'avaient pas été suffisants pour qu'elle comprenne combien c'était dur de gouverner. Mais François-Joseph n'avait pas dit un mot. En souriant, il donne des cadeaux et avec une émotion simple – comme c'était étrange cette émotion toujours incompréhensible quand il se tient à côté de son épouse – puis il baise la main d'Elisabeth, prend dans ses bras Valérie et tend la main – seulement très rarement il tendait la main – au jeune François-Salvator. Il n'a que 22 ans mais Rodolphe aussi n'avait que 22 ans quand il s'était marié, et François-Salvator est très amoureux de Valérie, il la regarde avec tant de passion que François-Joseph doit sourire.

Rodolphe n'a jamais regardé sa femme avec passion, peut-être ne l'a-t-il pas regardée du tout. Pourtant Stephanie est mignonne. Elle se tient à côté  de l'arbre de Noël avec ses cheveux blonds veloutés et sa peau rose et fraîche. Aux bals de la cour, elle a souvent pris la place de l'impératrice et s'est assise là où devrait se trouver Elisabeth.

François-Joseph affectionnait sa bru, mais aussi il était fâché car elle ne savait pas s'attacher Rodolphe. François-Joseph ne comprenait pas du tout Rodolphe et il ne comprenait pas non plus Stéphanie qui ne disposait pas de la magie que toute femme de Vienne a dans son petit doigt, si elle se tient à côté de son amoureux.
Le charme… les femmes en général donnent l'enchantement aux hommes. Ce grand mystère, ce grand secret que les hommes ne savent pas comprendre…et pourtant dans leur euphorie amoureuse, ils l'accueilleront et seront leurs serviteurs. Mais Rodolphe n'avait jamais aimé Stéphanie ! Quand il était apparu en Belgique pour se fiancer, la jeune fille était plutôt enfant, blonde, légère et Rodolphe avait apporté sa petite amie ; il aurait été inconfortable au temps de fiançailles de vivre dans l'abstinence. Cette fille faisait partie de l'ordre des choses, comme le champagne, les soupers fins. Stéphanie ne savait pas se battre avec le passé de Rodolphe, s'il avait fallu lutter contre une seule femme c'aurait été relativement facile, mais il s'agissait de nombreuses femmes. Un peu timide, craintive et bonne croyante, elle était une faible adversaire contre les ivresses changeantes de Rodolphe.


Elle ne se plaignait à personne – François-Joseph était très bon avec elle – mais dans cette bonté elle ressentait une froideur impersonnelle. Elle avait reçu des cadeaux de courtoisie mais en dehors de quelques entretiens cérémonieux elle n'avait jamais pu s'entretenir avec lui et pourtant elle aurait beaucoup aimé parler avec François-Joseph, parler de Rodolphe car elle croyait innocemment que son beau-père aurait pu changer les choses. Mais qu'elle se plaigne de son mariage malheureux ne lui venait pas à l'esprit. Elle avait compris que les souverains faisaient peu cas de leurs épouses. Depuis 7 ans elle vivait à côté de Rodolphe et elle savait beaucoup de choses qui étaient dangereuses… mais l'empereur, dans son âme profondément ancrée dans le passé, ne pouvait avoir de soupçon sur les accusations de représentant socialiste et pensait que ce n'étaient que des racontars malveillants. Il ne savait pas qui était l'auteur du pamphlet qui s'élevait contre l'aristocratie autrichienne, cinglait les aristocrates et leur mode de vie nonchalant, leur indifférence envers les grands problèmes socialistes. Stéphanie aurait pu dire bien d'autres choses sur son mari : si elle ne l'avait jamais vu ivre, ces derniers temps, elle ne l'avait pas non plus vu sobre.

Rodolphe savait que sa vie, ce mode de vie était vide et ne valait rien. Ses idéaux, ses buts étaient tout autres. Mais alors pourquoi vivait-il encore cette vie dont il avait du dégoût ? Dans sa vie deux anges se livraient bataille : l'ange rayonnant et l'ange sombre. Ils luttaient en lui et lui croyait dans les deux et à tous les deux il obéissait. Il vivait une vie vide et commune mais il savait qu'il pourrait vivre de façon toute différente. Il se méprisait et pourtant il ordonnait à son personnel le dévouement le plus respectueux. Il savait traiter les hommes dans le luxe, avait charmé le jeune prince héritier allemand le futur Guillaume II avec sa supériorité. Les Hongrois voyaient en lui le successeur du roi Mátyás. Les Hongrois avaient beaucoup de sympathie pour lui, car il avait qualifié la Hongrie, à cause du  libéralisme et des progrès du pays, d'Angleterre de l'Est. Il avait été un fervent admirateur de la politique d'Andrássy ; il aimait sa justesse de vue.

Son père ne connaissait pas ses plans ; il ne lui avait pas donné la plus petite partie du gouvernement. Assis sur le trône depuis déjà un demi-siècle, il ne permettait pas à son fils d'apprendre le métier de souverain. Il régnait en maître absolu. Si Rodolphe s'était tenu à ses côtés, juste un peu pour apprendre d'un homme sage, il aurait eu moins de doutes et de rancoeurs. Malheureusement, il n'avait jamais reçu de tâches sérieuses de son père. Il n'avait eu qu'un poste de commandement militaire, inspecteur en chef de l'infanterie, alors il voyageait de ville en ville, et exécutait les ordres du plus haut chef d'armée. Cette occupation ne lui donnait que l'occasion de banquets entre hommes, et souvent des histoires de femmes variées. Ses scrupules le tourmentaient sans cesse, il ne savait pas mettre de l'ordre dans ses pensées et quand déjà il ressentait le tourbillon de pensées, il le calmait à coup de champagne ! dans les garnisons militaires et partout où il allait on savait qu'il fallait mettre à refroidir dans la glace le plus fin des champagnes français !

A côté de l'arbre de Noël où se tient Stéphanie, il y aussi Marie-Valérie et le gentil François-Salvator. Il ne sera pas empereur et Valérie ne sera pas impératrice. Elle sera heureuse avec son gentil, amoureux de mari, aura des enfants, beaucoup d'enfants.


Et il y a Elisabeth, leur mère, et elle regarde son fils. Elle sent sa tension, sa nervosité qu'il ne peut cacher. Il regarde souvent par-dessus son épaule, comme s'il quelqu'un le poursuivait. Peut-être ne fait-il pas attention à ce que dit Elisabeth. Alors elle met la main sur l'épaule de son fils : d'un mouvement fervent, doux et intime et Rodolphe que cette soirée ennuyait avec son naïf cérémonial, ne peut s'opposer au charme plein de dignité de sa mère.
-         
Rodolphe, c'est une belle soirée, je sais que tu fais peu de cas des formalités et tu as raison. Mais ce Noël n'est pas une formalité ! j'aimerais te demander quelque chose … tu m'écoutes ? tu es tellement bizarre ces derniers temps.
Le prince héritier a un mouvement nerveux.
-         
Tu te surmènes ? qu'as-tu ? je crois, Rodolphe, que tu ne crois plus en Dieu, mais tu crois en l'autre monde. Tu survivras, comme moi.
Dans les yeux bruns du prince héritier, une question ironique brille mais il ne dit plus rien.
-         
Tu survivras, comme moi, et fais attention, si tu ne remplis pas ma demande, je te hanterai !! Elisabeth doucement éclate de rire, et avec un rire, nerveux, froid, Rodolphe se joint au sien.
-         
Tu n'auras pas une minute de libre, de tranquillité de moi, tu ne pourras pas être un empereur tranquille !
L'ironie amena  le visage terne et pâle de Rodolphe :
-    
Je crois surtout que je ne serai jamais empereur !
-    
Pourquoi ne le serais-tu pas ? ton père te laisse un empire puissant, le plus ordonné d'Europe !
Il évite le regard de sa mère – cet empire puissant et bien ordonné…il pense plutôt que François-Joseph sera le dernier monarque de la monarchie.

Elisabeth le pensait aussi, mais n'avait jamais traduit cette pensée en paroles, parce qu'une certaine superstition enfantine l'empêchait de prononcer ces mots ; le pressentiment alors se transformerait en réalité.

Dans ses angoisses fantomatiques, souvent l'horrible terreur s'était levée, comme une vague sur le miroir d'un lac trop lisse ; Rodolphe ne serait pas un bon empereur ! et rapidement elle faisait taire ses doutes, car chacun admirait les capacités intellectuelles de son fils, ses connaissances des sciences naturelles, sa culture et on ne parlait jamais devant Elisabeth de ses aventures, de son mode de vie. La cour savait seulement qu'il vivait comme les jeunes aristocrates de la fin du 19e. Un gentleman n'aurait pas pu vivre autrement. Les plaisirs masculins appartenaient aux gentlemen irréprochables comme le chapeau de soie et l'œillet blanc à la boutonnière. Le prince de Galles, le fils de la reine Victoria, ne vivait pas autrement. François-Joseph ne savait rien de ce mode de vie où toute licence était permise. Que Rodolphe ait aussi fait la déclaration qu'il ne croyait pas en Dieu, il ne l'avait jamais pris au sérieux. Tous le tenaient pour « extravagant ».

Mais le meilleur ami de Rodolphe était l'archiduc Jean, qui s'intéressait aussi beaucoup aux sciences naturelles et trouvait malsain la monarchie constitutionnelle et croyait en un état de forme communiste, vaguement défini.  Rodolphe ne saisissait pas exactement quelle forme serait un état idéal : de quelle république serait-il président ? En pensant que son père ne serait pas éternel et qu'on lui demanderait peut-être de continuer à maintenir la monarchie il était pris de frissons de détresse. Non personne ne pourrait imaginer qu'il saurait maintenir les forces en tirant 10 monarchies, comme le faisait l'empereur.

-          Oui, répond-il calmement, père me laisse en Europe le plus puissant, le plus organisé des empires. Sa voix était maintenant calme et posée, et moi je ferai tous mes efforts pour le conduire plus loin selon son esprit.
Elisabeth regarde son fil avec un soupçon – c'était bizarre qu'il parle soudain ainsi, entre eux il y avait le plus souvent des critiques. Qu'est-ce qui lui arrivait ?  il avait changé. Ou bien il trouve bon l'état actuel du gouvernement ou bien il ment froidement pour ne pas s'épuiser à me contredire.
-          Au fait, que désires-tu de moi ? maman .
-          J'aimerais te confier le sort de Valérie. Tu seras empereur, tu seras chef de famille. Je t'en prie préserve Valérie de tous les problèmes. François-Salvator n'est pas autrichien, et si une guerre venait à se déclarer, leur situation serait difficile. Alors, ce sera à toi de venir à leur aide.

Déjà elle parlait sérieusement, elle ne plaisantait pas avec les revenants. Des larmes voilaient ses grands yeux.
-          Donne-moi ta main, Rodolphe, promets-moi sur ta parole d'homme, que tu seras toujours bon pour Valérie et François-Salvator.

Rodolphe se tient muet devant sa mère : la douleur lui enserre le cœur. Oh, s'il pouvait parler à sa mère, lui dire qu'il ne pouvait pas prendre la défense des autres, parce que lui-même aussi était sans défense, qu'il était perdu dans quelque endroit sombre et horrible. Qu'il se heurte en tâtonnant dans l'obscurité à des vapeurs d'alcool, à des corps de femmes brûlants, sans vêtements, il fraye avec des hommes malpropres, douteux. Ses pensées se mélangent, il n'a plus de jugement sensé, il ne sait déjà plus ce qu'est la liberté, ce qu'est la volonté individuelle. Une immense armée s'occupe de ses affaires, et organise la guerre, l'assassinat, le meurtre. Il comprend les anarchistes russes et sympathise avec les démocrates français ; Il déteste les Prussiens pour leur nationalisme, et s'il gouverne jamais un jour, il ne sera autrement qu'un souverain absolu, parce que la contradiction furieuse, est en lui !  mais s'il pouvait parler avec quelqu'un, s'il pouvait permettre à quelqu'un de regarder dans son âme !
Quelqu'un qui pourrait y mettre de l'ordre !  mais ce n'est pas possible. Il ne supporterait pas que quelqu'un plonge dans son esprit, son âme mise à nue. Et pour calmer les doutes, il y a toujours l'enivrant champagne français, le cognac qui glisse comme de l'huile, ceci fait naître l'ordre, endort tout scrupule. Jadis, il pensait qu'il aurait pu parler avec son père. Il avait bien rédigé, soigneusement, l'aveu sincère, dans lequel il mettait à nu ses doutes et demandait l'aide d'un grand homme sage. Mais quand le souverain s'approchait de lui, il ne pouvait plus parler. Il n'approuvait pas la politique de son père. Il le trouvait plein de dignité mais inhumain. Il se raidissait sous ce mépris avec lequel il accueillerait son premier doute, parce que François-Joseph n'avait jamais eu de doutes !

Aurait-il pu parler avec sa mère ? sa mère souffrait beaucoup – elle s'était battue avec l'empereur, avec la cour. Sa mère aussi tenait la liberté comme le seul droit terrestre. Peut-être pourrait-il parler avec elle ? peut-être aurait-elle une quelconque solution ?
Il regarde la longue silhouette mince avec une curiosité triste et désireuse. Dans ses vêtements de soie de couleur nacre, autour du cou la fine dentelle, dans ses cheveux mordorés l'éclat de quelque brillant, elle est aussi toujours belle et aussi distinguée et il trouve criminelle l'idée de même l'effleurer avec la saleté de sa vie à lui.

Il ne pouvait pas fuir le charme et la beauté. Il en avait été prisonnier à travers toute sa vie, comme Elisabeth. Son impérieuse adoration de la beauté, appréciation d'une forme sans défauts, comme un objet d'art, le réduisait au silence. Il ne pouvait pas casser l'atmosphère de ce soir de Noël, il ne pouvait pas entrer dans le cercle de lumière que la beauté de sa mère répandait autour d'elle.
Il ravale dans sa bouche les mots qui affluaient et il se comporte comme un parfait jeune souverain quand il se penche pour baiser la main de sa mère.
-         
Il ne faut rien craindre, chère mère, je veillerai toujours sur Valérie et son futur mari. Je n'oublierai jamais que Valérie est ta fille préférée.
-          Et si plus tard il y avait la guerre… si François-Salvator devait se battre contre ses propres frères ? répète Elisabeth, alors sois charitable, Rodolphe, ne sois pas seulement un souverain, mais aussi vraiment un homme.
-          Où serais-je alors déjà ? se dit-il en lui-même, oui, où serais-je alors ? se répéta-t-il, quand il sortit de la Hofburg par la porte de derrière. Mais ce n'était pas important, rien n'était important.

La neige tombait de nouveau et dans les clochers des églises raisonnaient les cloches ; l'héritier du trône doucement se lança en sifflotant dans les tourbillons de neige. C'était le 25 décembre.

 



02/05/2012
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