Plume et parchemin

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Chapitre 5 : Réception à Pest

5- Réception à Pest

 

 

       Lorsqu'elle apparaît ce soir-là dans son costume magyar qui semble avoir été créé pour mettre en valeur sa haute stature et sa fine silhouette, sa taille incroyablement mince dans le corselet de velours lacé sur la légère chemise en mousseline, le mantelet rejeté sur l'épaule dont la fourrure blanche caresse  la profusion de la splendide profusion des tresses brunes aux reflets d'or, elle éclipse toutes les autres femmes, même celles vêtues de costumes somptueux rebrodés de pierres.

Qu'importe que l'empereur ait eu le mauvais goût de venir en uniforme d'officier autrichien (aucun uniforme autrichien n'a été admis dans une réception depuis 1849), l'impératrice est le point de mire de toute l'assistance.

Elle s'avance doucement au côté de l'empereur, fièrement et le comte Andrássy, en tant que président du conseil, va au-devant des souverains. Après s'être incliné devant l'empereur qui le salue militairement, il se tourne vers l'impératrice et frappé de stupeur un instant il la contemple (Mon Dieu, le blanc, le rouge et le vert, les trois couleurs de la nation hongroise fièrement affichées sur sa personne) puis dans un hommage chevaleresque, il met en genou en terre et s'incline sur la main qu'elle lui tend.

Elizabeth a frémi, cet hommage ancestral lui va droit au cœur, mais plus encore, c'est l'attitude de profond respect de cet homme dont elle connaît la fierté ombrageuse, lui qui ne s'est pas laissé soumettre par l'empereur en 1848-49 et qui maintenant est au pied de sa ... souveraine.

Avant de se relever, il redresse la tête et ses yeux gris sombres rencontrent le doux regard de l'impératrice où il lit un émoi qu'elle n'arrive pas à dissimuler, comme lui-même ne cherche pas à cacher le trouble qui l'anime.

Leurs yeux s'accrochent ainsi l'espace d'un instant mais qui leur paraît interminable ; ils ont peut-être dévoilé dans cet échange de regard beaucoup plus qu'ils n'en diront jamais en paroles : les non-dits, les mots jamais prononcés qui seront leur lot pour toujours.

 

 Il se relève enfin, arrondit le bras afin qu'Elizabeth puisse y poser sa main, pour la conduire dans la salle, François-Joseph les précédant, entouré de Crenneville (son aide de camp) et des magnats hongrois, semble un peu vexé qu'on fasse si peu cas de lui.

Ils pénètrent dans une grande salle décorée de bouquets de roses blanches et rouges (couleurs de l'Autriche) mais surtout elle remarque de larges rubans blancs et bleus qui drapent les fenêtres, les murs et le dais sous lequel sont disposés deux fauteuils.

Elle s'arrête brusquement, Andrássy se penche vers elle, soudain inquiet :

-               Qu'y a-t-il Majesté ?

-               Ces couleurs, le bleu et le blanc… dit-elle la voix étranglée par l'émotion

-              Oui, je les ai fait choisir en votre honneur, les couleurs de la Bavière où vous êtes née. Mais vous aussi Majesté, vous avez arboré les couleurs de ma patrie.

-               Alors nous sommes quittes, dit en souriant Elizabeth pour couper court à ce trouble qui lui serre la gorge soudain.

Le comte conduit l'impératrice auprès de l'empereur, qui attendait sous le dais improvisé, pour prendre place dans un des fauteuils.

Elizabeth ferme un instant les yeux, encore sous le coup de l'émotion qui l'a saisie.

-          Serais-tu fatiguée ? demande l'empereur à mi-voix. Efforce-toi de te montrer souriante, il ne faut pas que ces gens croient que tu t'ennuies parmi eux.

-          Mais au contraire, répond-elle, je ne m'ennuie pas ici, je me sens accueillie, aimée… ce sont seulement ces lumières qui me font mal aux yeux.

Mais déjà s'avance le comte Andrássy accompagné d'un homme aux pittoresques moustaches en pointes.

-          Permettez-moi de présenter à Leurs Majestés le comte Csáky, il est grand amateur de chevaux et en élève dans son château près de la Tisza.

-          Ah, vous vous entendrez bien avec l'impératrice alors, elle a aussi cette passion, lui dit l'empereur après l'avoir salué.

-          Je sais que Sa Majesté est une excellente amazone et je serais très honoré si un jour elle  faisait l'honneur de nous rendre visite et de participer à une chasse avec quelque uns de mes amis, comme mon cher ami Andrássy qui est un redoutable cavalier, dit-il en désignant le comte.

-          Ce sera avec plaisir, comte, si les circonstances le permettent, c'est-à-dire si je peux revenir dans votre pays, au printemps par exemple, répond Elizabeth.

Les deux hommes renchérissent qu'il faut absolument qu'elle puisse de nouveau visiter leur pays, car elle n'en a pas encore vu toutes les beautés et les Hongrois l'attendront toujours avec impatience.

-          Cela ne dépend pas vraiment de moi, dit-elle un peu tristement en jetant un regard vers l'empereur.

-          Nous verrons quand les difficultés seront aplanies entre nos deux pays, répond-il évasivement et Andrássy sent que la cause de la Hongrie est loin d'être gagnée malgré la présence de l'impératrice qui a déjà été adoptée par son peuple.

 

Mais Elizabeth, pour détendre l'atmosphère, demande au comte s'il veut bien la conduire dans la salle afin que lui soient présentés les invités.

Elle jette un coup d'œil à François-Joseph qui lui fait signe de la main d'aller à sa guise. De nouveau le comte lui offre son bras pour la conduire parmi les invités, lui citant les noms des personnes au fur et à mesure que les homme s'inclinent très bas et que les femmes plongent dans une profonde révérence, faisant gonfler leurs jupes en corolles autour d'elles comme autant de fleurs colorées qu'elle semble cueillir au passage – les teintes claires des jupes et des blouses de mousseline tranchant sur les velours, damas et fourrures des magnats.

 

Comme ils arrivent dans un salon où se trouve une longue table chargée de cristaux :

-          Majesté, aimeriez-vous goûter un de nos vins de Tokaj ou bien d'Egri Bikavér, le sang de taureau, qui est à la fois fort et moelleux ? demande le comte en désignant les flacons remplis d'un liquide soit de couleur ambrée comme le miel ou au contraire un vin d'un beau rubis.

-          Je goûterais volontiers un peu de cet Egri Bikavér que je ne connais pas encore, répond-elle et tandis que le comte demande à un serveur de lui emplir un verre, elle s'écrie :

-          Oh juste un peu, à moins que vous ne teniez à ce que la tête ne me tourne.

-          Ici, tout est permis, Majesté, lui répond en souriant Andrássy, nous ne sommes pas à Vienne !

-          Heureusement !  prenant le verre qu'il lui tend, elle trempe ses lèvres dégustant une gorgée du précieux liquide, puis elle lève le verre et en admire la couleur semblable au rubis qu'elle porte autour du cou.

-          Tout à fait remarquable, ce vin est gorgé de soleil, il est velouté, soyeux mais aussi ardent,  plein de vigueur.

-          Oh comme vous en parlez bien, Majesté, et avec quelle poésie. On dit que dans ce vin, c'est le sang, la chaleur brûlante de notre pays et le feu qui brûle toujours dans le cœur des Hongrois.

Elizabeth l'observe un instant à travers le verre de cristal. Quel feu brûle au fond de cet homme ? le même feu ardent qui en 1848 l'a jeté dans la tourmente de la révolution ou bien l'exil a-t-il éteint de feu-là et ne reste-t-il que des braises à demi consumées ? Mais Ida n'avait-elle pas dit un soir « il est audacieux, pour lui-même ». Non le feu ne s'est pas éteint, elle le sait, elle l'avait déjà lu dans ses yeux la première fois qu'ils s'étaient rencontrés à la réception de la Hofburg.

 

Les musiciens jouent maintenant, les danseurs ont pris possession de la salle de danse et Elizabeth circule dans les salons, bavardant avec les invités sans le protocole si rigide des réceptions de la cour. Pourtant les danses qui sont jouées sont des valses ou des quadrilles très académiques. Elizabeth en fait la remarque au comte Andrássy.

-     En l'honneur de Vos Majestés naturellement, mais vous savez, ajoute-t-il avec un demi sourire, nous préférons de beaucoup nos danses hongroises aux valses viennoises.

Elizabeth lui a rendu son sourire. Cet homme fin et spirituel est franc et direct, malgré toute la vénération qu'il affiche pour l'impératrice, sa future reine, jamais elle n'a senti en lui la basse flatterie du courtisan, comme hélas, elle en voit trop à la cour de Vienne. Il garde toujours avec elle sa fierté et affiche ses opinions et ses points de vue.

 

 

 

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01/01/2016
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