Plume et parchemin

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Chapitre 9 - Alexia fait des crêpes

Chapitre 9

Alexia fait des crêpes

 

            La semaine a passé, lentement cette fois, du moins je l'ai ressenti ainsi. Je suis restée entre colère et déception. Le week-end, j'ai essayé de sortir pour me changer les idées et ne plus penser au dimanche précédent. Une page doit être tournée - la vie va reprendre, comme avant.

Lundi, il pleut. Je vais travailler en tailleur pantalon, plutôt qu'en jupe. J'emporte mon parapluie et cette fois je vais essayer de ne pas l'oublier, soit au bureau, soit dans le tram. La journée s'éternise malgré tout le travail que je dois effectuer, le temps morose déteint sur mon moral qui devient aussi gris que le ciel.

Je termine un courrier avant de fermer mon ordi et quitter mon bureau. Ma « boss » est déjà partie depuis une heure et peu de personnes sont encore au travail. Ca m'est égal de terminer un peu plus tard, personne ne m'attend.

Je sors, ouvre mon parapluie et me hâte sur le trottoir trempé.

« Alexia ! »

Quelqu'un m'interpelle ? Je baisse mon parapluie pour regarder d'où vient cet appel et j'aperçois monsieur Belmont, à demi appuyé sur un porche, les cheveux trempés, l'eau dégoulinant sur sa veste. Mais que fait-il ici ? Il s'approche de moi, sous la pluie.
-        Alexia, pourrais-je vous parler ?
Je suis estomaquée, je réponds machinalement.
-        Qu'avez-vous à me dire ? mon ton est froid, presque agressif.
-        Je me suis conduit de manière ignoble, je voudrais ...
-        Vous justifier ? dis-je avec un petit ricanement.
-        Seulement vous expliquer. Je peux vous reconduire chez vous, si vous le permettez, ma voiture est garée un peu plus loin

Il m'attend depuis combien de temps ici ? Sous la pluie ! Je ne suis pas un monstre, je ne vais pas le laisser se tremper et autant qu'il me donne des explications sur sa conduite. Je vais bien voir s'il est sincère ou bien s'il a inventé un truc bidon.
-        Bien, j'accepte, Monsieur Belmont - mon ton est sec.
-        Merci Alexia, ma voiture est là-bas. Il me montre une rue au-delà du carrefour.

Nous marchons tous les deux côte à côte, moi sous mon parapluie et lui sous la pluie ; zut, il est trop grand pour que je l'abrite et puis je ne suis pas d'humeur à me serrer contre lui sous la coupole de mon petit parapluie. S'il est trempé, tant pis, il l'a bien cherché.

Devant sa voiture, il m'ouvre la portière afin que je puisse entrer. Je secoue mon parapluie pour ne pas inonder son véhicule. Il fait le tour et s'installe au volant, repousse sa mèche dégoulinante, mais il ne dit rien.

Il démarre et ne s'exprime toujours pas ; il fait tout le chemin jusqu'à chez moi, les lèvres serrées, le visage fermé.

Il stoppe près de mon immeuble, fait un créneau, arrête le moteur et là se tourne vers moi.
-        Par où dois-je commencer -  Qu'est-ce qui vous a le plus choqué dans mon attitude dimanche dernier ?
-        Trop de choses ! je m'écrie. Jusqu'à maintenant, j'ai toujours apprécié votre raffinement dans les plaisirs sexuels, mais cette fois vous avez été plus que grossier ! 
-        Ah..  je vois ...  il passe sa main sous sa mâchoire, il semble perturbé.

-        Mais qu'est-ce qui vous a pris de me prêter comme un objet, et d'aller forniquer avec une grosse vache mamelue !!
-        Je ne sais pas, hésite-t-il
-        Comment ça vous ne savez pas ! Je le regarde, soupçonneuse - étiez-vous dans votre état normal au moins ?
-        Manifestement non, hasarde-t-il.
-        Qu'aviez-vous pris ou fumé ? Je vous ai trouvé bizarre.
-        J'avais pris du Maxiton.
-        Quoi ! mais ce sont des amphétamines ! Pour quelle raison ?
-        Il faudrait commencer par le début et ça remonte à ... enfin, c'est long.
Je veux savoir, le fin mot de cette histoire, mais je ne vais pas rester des heures dans cette voiture à attendre sa confession. Je me sens plus calme.
-        Bien, monsieur Belmont, j'ai de la pâte à crêpes dans mon frigo, nous allons manger et vous allez pouvoir me raconter votre histoire.
-        Pardon ? il semble complètement ahuri - vous m'invitez à manger des crêpes ?
-        Oui ! Vous n'aimez pas ça ?
-        Si, si ... mais ...
-        Allons-y, il est tard, j'ai faim, vous êtes trempé et si vous voulez m'expliquer votre longue histoire, on ne va pas rester à ce geler dans votre voiture, non ?
Il se met doucement à rire.
-        J'obéis, Alexia, vous semblez très énergique ce soir.

Je le fusille du regard et ouvre ma portière pour sortir. Il me rejoint, verrouille sa voiture, je le conduis dans l'entrée de mon immeuble, pose le passe pour ouvrir la porte et traverse le hall vers l'ascenseur.

Quand la cabine arrive, nous nous postons chacun dans un coin, sans rien dire.

Sur mon pallier, je prends la clé pour ouvrir ma porte, le fais pénétrer dans le couloir, puis dans le séjour.
-        Je crois que vous devriez vous sécher, vous êtes trempé !
-        Si vous aviez une serviette, ce serait bien, hasarde-t-il
-        Venez avec moi dans la salle de bains.
Je le précède, ouvre la porte pour qu'il entre.
Je lui tends une serviette qu'il utilise pour se frotter les cheveux.
-        Retirez votre veste, je vais la mettre à sécher !

Il l'enlève, je la pose sur un cintre et la suspends à la crémone de la fenêtre. Mais sa chemise a de grandes taches d'humidité sur les épaules et dans le dos. 
-    Votre chemise aussi est trempée, vous devriez la retirer ; j'attrape mon peignoir qui est un yukata de coton, large, je pense que ça lui ira. Tenez ! Vous n'aurez qu'à mettre ceci. Je vais à la cuisine préparer les crêpes, séchez-vous et venez me rejoindre.

Je lui tends un sèche-cheveux au cas où il en aurait besoin. Je quitte la pièce et file à la cuisine. Je sors la jatte de pâte à crêpes que j'ai fourrée dans le frigo. Je l'ai préparée hier soir mais je n'ai jamais eu le courage de les manger. Je pense que c'était une lubie.

Je sors la crêpière, le beurre. J'ai enlevé ma veste de tailleur et noué un petit tablier pour éviter de me salir. Monsieur Belmont vient me rejoindre - il est amusant dans mon kimono, les bras nus dépassant des manches, les cheveux un peu en bataille.
-        Que puis-je faire pour vous aider, Alexia ?
-        Mettre le couvert, s'il vous plait. Ouvrez les placards, vous allez trouver les assiettes et les verres (je lui indique les portes) et les couverts sont dans ce tiroir.

 Il dresse ma petite table où on peut juste se tenir à deux. Je verse une louchée de pâte dans la crêpière - humm ça sent délicieusement bon. J'ai ajouté une bonne dose de rhum dans ma pâte !!

-        Dans le frigo, vous trouverez une bouteille de cidre, voulez-vous l'ouvrir, s'il vous plait ?

Il s'exécute et bientôt le bouchon saute allègrement. Il verse le cidre mousseux dans nos verres, pendant que je suis en train de préparer ma recette personnelle.

-        Asseyez-vous, je vais apporter la première crêpe -  j'espère que vous aimerez, c'est la recette « Alexia ».
-        Oh, vraiment ? Vous êtes experte, dites-moi. En tous les cas, ça sent divinement bon. Il me regarde d'un air amusé devant ma plaque de cuisson.
Je verse la crêpe bien repliée, bien dorée sur son assiette.
-        J'espère que vous avez faim ?
-        Je suis affamé, voulez-vous dire ! Mais, dîtes-moi, pour qui aviez-vous préparé ce charmant dîner ? Qui sera privé de crêpes ?
-        Personne ! J'avais tout préparé hier soir, mais je n'ai pas eu le courage de les faire pour moi seule, dis-je un peu embarrassée. Mangez, n'attendez pas que ça refroidisse, j'apporte la mienne immédiatement.
Il coupe un morceau et commence à manger, il en prend de nouveau, goûte.
-        Qu'avez-vous mis ? du chocolat ? des amandes ? quoi d'autre ?
-        Chocolat noir, miel et amandes comme vous l'avez noté, plus le rhum. Vous aimez ?
-        Franchement délicieux. C'est une de vos inventions, la crêpe Alexia ?
-        Oui, enfin j'ai copié sur des recettes existantes mais j'ai changé les dosages des ingrédients, à ma manière.

 Nous dégustons les crêpes avec divers accompagnements, arrosées de cidre et l'humeur est devenue plus détendue. Nous n'avons pas encore abordé le différent qui nous oppose - ça sera pour tout à l'heure - j'ai tout mon temps.

Finalement, nous sommes gavés et n'arrivons plus à avaler quoi que ce soit d'autre. Je lui propose un café, qu'il accepte. Je le prépare et nous allons dans le séjour, nous installer sur le canapé.

Il tourne la cuiller dans sa tasse, je le sens plus tendu - cette fois il doit passer aux « aveux » et m'expliquer ce qui lui a pris, dimanche dernier.

Son récit commence en fait par la rencontre avec son ex-femme, Sylvia, dans cet établissement, club de libertinage où l'avait emmené son collègue, Laurent.
-        Laurent est adepte d'échangisme ? Je suis vraiment surprise.
-        Pas avec son épouse, Alexia !
-    Ah, je comprends - il a ses petits plaisirs personnels. Bon, ce n'est pas à moi de juger, chacun fait ce qui lui plait, non ?
Il acquiesce et continue son récit.
-        Lorsque j'ai lu ce que vous aviez écrit pour le quatrième exercice ou la 4e page de votre carnet, j'ai pensé à téléphoner à Angelo, qui me semblait le partenaire idéal pour cette séance à trois.
-        C'est lui qui vous a informé de ce dimanche « orgie », n'est-ce pas ? il me l'a dit.
-        Exact et j'ai imaginé que ce serait plus excitant de se retrouver là-bas ... mais ...
-        Mais que c'est-il passé ? Je n'ai pas l'impression que vous ayez suivi votre plan, je me trompe ?
-      Non, tout s'est mélangé dans ma tête. Le club où j'avais rencontré Sylvia, l'échec de notre couple et ensuite la rencontre d'une secrétaire qui m'intriguait et la première fois où j'ai osé vous prendre dans votre bureau. Je n'ai pas résisté à cette pulsion, pourtant je risquais gros ! la chose la moins grave était de récolter une bonne gifle, le plus embêtant était que vous mettiez à crier « au viol » dans le couloir et ensuite que mon avocate soit au courant - mais rien ne s'est passé ainsi.
-         C'est votre côté impulsif, c'est cela ?
-    Quand je vous ai vue vous pencher, vos belles jambes gainées de noir devant moi, le téléphone coincé sur votre joue, j'ai perdu le contrôle, je me suis laissé aller à mon fantasme. J'ai adoré ensuite votre réplique, vous avez gardé votre sang froid, c'était sublime ! Alors, j'ai osé demander plus et encore un peu plus et vous avez joué le jeu et ...
-        Quelque chose a changé? je pense que c'est le soir où vous m'avez demandé de rester, non ?
-        Exact ! j'ai eu peur.
-      Que je m'attache à vous, je suppose.
-      Oui, ou ... l'inverse, dit-il en fixant un point au loin.
-      Oh !! Alors, pour éviter cela, vous avez décidé de ... comment dirais-je
-      Casser cette image. Il fallait que nous restions dans un cadre uniquement de jeu sexuel et j'ai pensé forcer la dose au club.
-        Et bien, vous avez fait fort ! je grommelle. Mais pourquoi avez-vous pris ces fichues amphétamines ?
-        Pour me doper parce que, sinon, je crois que je n'aurais jamais pu jouer ce jeu. Vous pensez que ça m'a fait plaisir d'être avec Marco et sa
-        Taisez-vous ! n'évoquez plus jamais cette « chose » devant moi ! J'avais envie de vomir en vous entendant vous vanter.
-        OK, Alexia, oublions ceci  - si c'est possible. Reste le problème d'Angelo - je m'étais imaginé que vous alliez aimer vous occuper de lui. Il est très mignon et si attendrissant, pour une femme, non ?
-  Je suis d'accord. Mais c'est la manière dont vous l'avez fait qui m'a choquée. Vous m'en auriez parlé, j'aurais accepté. Mais « prêter ma chatte » comme si c'était votre ... objet !
-    Je ne m'étais même pas rendu compte de ce que je disais. Je suis allé me passer la tête sous l'eau après votre départ pour retrouver mes esprits et tout à coup, j'ai réalisé ce qui venait de se passer.
-        Vous avez appelé Angelo, plus tard ?
-        Oui, il m'a dit qu'il vous avait raccompagnée mais que vous étiez vraiment furieuse contre moi. Je me suis dit « bon, c'est foutu pour la suite ». J'ai passé la semaine à essayer d'admettre que tout était terminé avec notre petite « aventure ». Mais je relisais votre carnet et ce matin, j'ai décidé « ce soir, je dois la voir, m' expliquer et ....
-        Et on verra bien.
-        C'était ma dernière chance.
-        Heureusement qu'il pleuvait, dis-je doucement.
-        Pourquoi ? demande-t-il étonné.
-    Parce que si je vous avais découvert, sûr de vous devant moi, je vous aurais envoyé au diable - mais là, trempé, vulnérable - la fibre féminine, maternelle peut-être, je ne sais pas, mais je n'allais pas vous laisser planté là, c'était impossible.
-  Merci madame la pluie ! dit-il en levant ses mains vers le ciel. Merci Alexia pour votre extrême patience et gentillesse envers moi, vraiment !!
Je fais mine de jouer du violon et il se met à rire.
-        Je suis ridicule, c'est cela ?
-      Vous êtes plus crédible dans votre rôle de mâle séducteur, Monsieur Belmont.
-      Justement, la question est, quelle est la suite du programme, si je puis dire ? que souhaitez-vous ? Continuer l'aventure ?
-        Oui -  je l'ai dit sans réfléchir.
-        Sur les mêmes bases ?
-        Les exercices ? les petits jeux ? euh oui, je pense que c'est bien. Et si un jour, vous en avez assez, vous me le direz de manière franche, qu'il n'y ait pas de malentendus.
-        La même chose pour vous, Alexia.
Nous scellons notre accord avec une grande  ... poignée de mains !

 



01/07/2014
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