Plume et parchemin

Plume et parchemin

Charles Cros - le coffret de Santal - Nocturne

Nocturne

À Arsène Houssaye.

Bois frissonnants, ciel étoilé,

Mon bien-aimé s’'en est allé,

Emportant mon coeœur désolé !

Vents, que vos plaintives rumeurs,

Que vos chants, rossignols charmeurs,

Aillent lui dire que je meurs !

Le premier soir qu'’il vint ici

Mon âme fut à sa merci.

De fierté je n'’eus plus souci.

Mes regards étaient pleins d’'aveux.

Il me prit dans ses bras nerveux

Et me baisa près des cheveux.

J’'en eus un grand frémissement ;

Et puis, je ne sais plus comment

Il est devenu mon amant.

Et, bien qu'’il me fût inconnu,

Je l'’ai pressé sur mon sein nu

Quand dans ma chambre il est venu. Je lui disais :

« Tu m’aimeras Aussi longtemps que tu pourras ! »

Je ne dormais bien qu'’en ses bras.

Mais lui, sentant son coeœur éteint,

S'’en est allé l’'autre matin,

Sans moi, dans un pays lointain.

Puisque je n'’ai plus mon ami,

Je mourrai dans l'’étang, parmi

Les fleurs, sous le flot endormi.

Au bruit du feuillage et des eaux,

Je dirai ma peine aux oiseaux

Et 'j’écarterai les roseaux.

Sur le bord arrêtée, au vent

Je dirai son nom, en rêvant

Que là je l’'attendis souvent.

Et comme en un linceul doré,

Dans mes cheveux défaits, au gré

Du flot je m'’abandonnerai.

Les bonheurs passés verseront

Leur douce lueur sur mon front ;

Et les joncs verts m'’enlaceront.

Et mon sein croira, frémissant

Sous l'’enlacement caressant,

Subir l’étreinte de l’'absent.

Que mon dernier souffle, emporté

Dans les parfums du vent d’été,

Soit un soupir de volupté !

Qu'’il vole, papillon charmé

Par l’'attrait des roses de mai,

Sur les lèvres du bien-aimé !

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16/05/2011
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