Plume et parchemin

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Les Mordus de la danse : chapitre 2 - Spectacle celtique

Chapitre Deux

Spectacle celtique

 

 

            Nous devons entrer en scène dans quelques instants, c'est toujours l'effervescence et l'énervement pour que tout le monde soit prêt. Le spectacle est scindé en deux parties : Irlande en premier puis Ecosse après l'entracte. Je fais partie des danses irlandaises au milieu de la troupe, j'ai un solo dans la partie écossaise, une « Sword dance »[1] avec mon partenaire John.

La veille tout s'est très bien déroulé, je suis un peu plus sujette au trac aujourd'hui. Je sais qu'une certaine personne sera là et je n'ai pas envie de le décevoir. Je lui ai réservé une place dans les premiers rangs, au milieu.

 Quand les lumières s'éteignent dans la salle et que les premières notes se font entendre, je me tiens prête au milieu de mes partenaires et amies ; le groupe des danseurs et danseuses de claquettes entament la danse et nous, les filles en chaussons souples, entrons ensuite les unes derrière les autres en bondissant sur la scène, je suis la deuxième. Danser en groupe est rassurant. Je me dis toujours que je préfère ce rôle dans les danses légères plutôt que le martèlement des claquettes, mais les deux sont complémentaires dans le style irlandais.

Toute la première partie du programme se déroule sans anicroche ; nous nous avançons pour saluer devant le public avant l'entracte. La salle étant plongée dans le noir et nous aveuglés par les projecteurs, je suis incapable de dire si « mon sauveur » est là et applaudit.

 Je file dans ma loge pour changer de costume. Je la partage avec Kathy, ceci nous permet de nous aider mutuellement à nous habiller ou nous coiffer.

Cette fois, je vais porter un kilt en tartan vert, une veste en velours du même ton, des chaussettes et des ghillies, chaussures noires souples lacées. John, qui dansera la « sword dance » avec moi, portera la même tenue, en version masculine, et nous aurons le même béret orné d'une plume. C'est une danse extrêmement technique et notre chorégraphe a voulu un duo mixte pour donner plus de « pep » à la danse qui s'effectue entre deux épées croisées sur le sol. Beaucoup de petits et grands sauts, j'adore cette danse mais à chaque fois j'ai peur de rater un pas et de toucher une des épées.

Je vérifie ma tenue devant la glace, pour poser mon béret avec la bonne inclinaison quand j'entends :Désolé, je dois partir, je ne pourrai pas assister à la fin de votre spectacle.

Je me retourne vivement mais personne n'est entré dans la loge
-          Tu as entendu ? je demande à Kathy.
-          Entendu quoi ?
-          Quelqu'un qui parlait.
-          Non, personne, pourquoi ? tu entends des voix maintenant ? dit-elle en riant.
Je hausse les épaules mais en fait, je sais qui a parlé, je reconnais trop bien cette voix… mais d'où ? J'ouvre la porte du couloir à la volée, il n'y a que des gens du spectacle et de plus j'ai la nette impression qu'on a parlé « dans ma tête ». Ca peut se faire ça ? Est-il télépathe ? Il m'a déjà suffisamment intriguée avec ses déplacements ultra rapides.

Les danses se succèdent dans la deuxième partie, sur le thème écossais cette fois. John et moi nous avons été en parfait accord pour la « sword dance » et ensuite j'ai dansé d'autres danses collectives avec mes amies.

Je retourne dans ma loge après les applaudissements. Je dois me faire une raison qu'une personne n'a pas été là pour m'ovationner, non pas que je sois vaniteuse, mais c'est un grand remerciement après tant d'heures de travail quotidien et d'efforts et j'aurai beaucoup aimé lui montrer ce que je savais faire.

Kathy et moi entrons dans notre loge, sur le plan devant les miroirs où sont posés nos produits de maquillage, il y a un très gros bouquet de roses, d'une délicate nuance « rose thé » comme on la nomme. Au moins une douzaine de grosses roses.
-          Ah, ah c'est pour qui les roses ? demande Kathy.
-          J'en sais rien – tu n'as qu'à regarder, il doit y avoir une carte de visite, non ? Ca doit être un de tes nombreux prétendants ajoutè-je, car elle a toujours des tas d'admirateurs à ses trousses, ses « chéris », comme elle les nomme.
Je laisse Kathy chercher, j'avoue que je suis un peu déçue du déroulement de cet après-midi.
Kathy prend le bouquet, le respire - c'est donc bien pour elle.
-          C'est qui l'admirateur qui offre des belles fleurs à Eli? dit-elle sur un ton taquin, et elle me tend le bouquet.
-          Hein ? c'est pour moi ?
-          C'est écrit sur la carte « pour Mlle Elina» ! Bon t'as pas changé de nom entre temps ? dit-elle malicieuse.
Je saisis la petite enveloppe épinglée sur le papier cristal des roses (si belles, j'adore cette teinte) et je prend le petit bristol qui est à l'intérieur.
Une belle écriture et ces mots :
Je suis infiniment désolé, j'ai du partir appelé pour une urgence.
Vous avez eu l'extrême gentillesse de m'offrir cette place
et j'ai raté la partie du programme où vous deviez danser en solo.
Pourriez-vous me rappeler à mon club au 2344 3157
J'aimerai beaucoup que vous puissiez venir danser avec votre partenaire.
Sincèrement votre,Tristan Halcombe.



[1]  Danse des épées, une des plus anciennes danses provenant de la tradition des Gaels. On dit qu'elle date du Roi Malcolm Canmore (Shakespeare - MacBeth). Il y a de nombreuses variations mais elle est dansée autour et au-dessus de deux épées croisées posées au sol.

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Rappeler ou pas ? Tout d'abord, je veux en discuter avec John pour avoir son avis, car nous sommes demandés tous les deux par M. Halcombe. A son club ? De quel genre ? Je l'ignore totalement.
Je vais donc trouver John et lui raconte brièvement l'épisode du « sauvetage » lors de l'accident.

C'est un véritable ami, il n'ira jamais raconter mes petits secrets ; il est muet comme une tombe, ce garçon.

John Mac Gregor est un écossais pur tartan ! Il raconte sans cesse que sa mère n'avait pas eu le temps de se rendre à la clinique pour accoucher et qu'il était né à la maison. Son père trop heureux d'avoir un fils avait saisi sa cornemuse et avait joué un « pibroch »[1] dans la chambre pour que le bébé soit immédiatement baigné dans la culture écossaise.
-          Et quand je braillais, il prenait sa cornemuse et du coup, j'arrêtais immédiatement de crier, nous racontait-il. (Nous étions tous morts de rire en l'écoutant)
De plus, ajoutait-il, alors que les enfants apprennent à marcher et bien moi j'ai appris à danser !

C'est lui et surtout sa mère à l'école de danse d'Inverness qui m'ont enseigné les pas et danses des Highlands.

Je passe sous silence le fait que j'ai trouvé mon sauveteur quelque peu étrange, je lui relate seulement que, n'ayant pas pu assister à la deuxième partie du spectacle, il nous demande si nous pourrions venir danser à son club mais que je ne sais absolument pas de quoi il s'agit.
-          Appelle-le, demande des précisions, dit tranquillement John.
-          Tu serais prêt à venir avec moi ? je demande un peu inquiète.
-          Oui, pourquoi ? De quoi as-tu peur ? Il ne va pas nous mordre, dit-il en riant.

J'hésite un peu mais me décide de téléphoner au numéro indiqué. Une voix masculine me répond:
-          Bienvenue au « Mordus de la danse » que puis-je pour vous ?
« Mordus de la danse » ? Quel nom amusant, un club de danses de salon, sûrement.
-          Monsieur Halcombe m'a demandé de le rappeler, je me nomme Elina Duvalier.
-          Ne quittez pas, je vais voir s'il est dans son bureau.
Une musique se fait entendre, pour une fois pas le truc bateau qu'on entend généralement, du style « Berceuse de Schumann » ou « Petite musique de nuit » c'est un air que je pourrais définir comme « sensuel » et ne me demandez pas pourquoi. Du coup je sursaute quand la voix grave se fait entendre.
-          Mademoiselle Elina, bonjour, comment allez-vous ?
-          Euh... bien… au fait, un grand merci pour les superbes roses.
Un petit rire au bout du fil, ce rire de gorge que j'ai déjà entendu et que je trouve délicieux.
-          Content qu'elles vous aient plu. Vraiment désolé pour l'autre jour mais j'ai été appelé en urgence au club où quelqu'un s'était blessé.
-          Il y a des impondérables dans la vie - j'essaie de paraître détachée -  Mais vous nous demandiez de venir danser, John Mac Gregor et moi-même ?
-          Je suis vraiment contrarié d'avoir raté votre solo alors, oui, si cela était possible, pourriez-vous nous le présenter ici au club ? Nous avons une scène.
-         
John est d'accord et je vous dois bien cela en remerciement pour m'avoir…
-          Laissez cela, m'interrompt-il, je ne réclame rien, j'ai juste envie de voir votre danse.
La manière dont il me le demande, la voix suave et chaude, c'est sûr que je vais difficilement le lui refuser. Quel séducteur ….

Je demande donc l'adresse de son club (étonnée qu'il y ait une scène dans un club de danses) et en consultant son agenda et mon planning, rendez-vous est pris pour le jeudi suivant.

 Il reste quatre jours pour nous présenter au club des « Mordus de la danse » ; reste à savoir quel genre de public fréquente ce club. John est du même avis que moi.
-          Un rendez-vous de danseurs de salon, espérons qu'ils ne sont pas tous du troisième âge, dit-il en riant.
-          Si tu voyais Tristan Halcombe, tu opterais plutôt pour des minettes branchées, et pas des grands-mères et des papys, répondis-je.

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[1]  Air souvent lent et majestueux avec de nombreuses variations, inventées par le piper


La suite des "Mordus de la danse"
http://plumeetparchemin.blog4ever.com/articles/sensualite-et-erotisme



09/06/2014
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