Plume et parchemin

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Les mordus de la danse chapitre 5 - concert de harpe

Chapitre 5

Concert de harpe

 

            J'ai pris un taxi pour me rendre à la salle où mon amie Marie donne son concert de harpe ne voulant pas arriver emmitouflée dans un bonnet et une écharpe comme le jour du fameux accident.

J'avais hésité entre porter une jolie robe mais vu le temps et les trottoirs glissants, finalement j'avais opté pour un pantalon très moulant noir et une tunique qui descendait à mi-cuisses ; en panne de velours gris perle, ornée de jolies broderies et de perles à l'encolure et sur les manches. Je l'aime beaucoup car le tissu est chatoyant sous les lumières et prend plusieurs nuances entre le bleu et le mauve selon l'éclairage. Je la porte avec une ceinture en médaillons métalliques de type médiéval. J'avais choisi mon manteau en velours gris, bordé de fourrure blanche autour du capuchon ; ajusté en haut, il s'évase comme une cape vers le bas orné d'entrelacs celtiques brodés en blanc.

Au lieu de relever mes cheveux en chignon ou de les serrer dans une grosse pince, je les ai laissé pendre dans mon dos, seulement retenus par deux tresses partant du devant, attachées derrière la tête par une barrette en argent de style elfique. (Je l'ai trouvée dans une boutique à Dublin, et j'ai craqué pour son joli motif). Quand mes cheveux sont frais lavés, ils bouclent et me tombent presque jusqu'à la taille, c'est la parure dont je suis fière même si pour danser je suis toujours obligée de les attacher très serrés. Etant donné qu'ils sont châtain clair aux reflets auburn on les remarque aussitôt si je les laisse flotter librement.

 Je descends du taxi et me dirige vers les marches qui montent vers l'entrée du grand bâtiment où se trouve la salle de concert. Il y a de nombreuses personnes qui montent devant moi, je les suis en faisant attention à ne pas marcher sur le bas de mon manteau ; arrivée en haut une main se tend vers moi, je relève la tête et me trouve juste en face de Tristan, vêtu de son pardessus noir. Il me salue et m'offre son bras pour me conduire à l'intérieur. Nous nous arrêtons au vestiaire déposer nos manteaux. Il porte avec beaucoup d'élégance un costume bleu nuit sur un gilet croisé en satin gris-bleu, une cravate nouée à l'ancienne de la même teinte sur une chemise à col cassé, une allure de dandy qui lui va parfaitement bien.

Il me contemple et je vois dans son regard admiratif qu'il apprécie ma tenue.

Le concert a lieu dans une grande salle ou sont disposées des chaises recouvertes de velours devant l'espace libre où est posée la harpe dorée. J'ai des cartons d'invitation et nos places réservées se trouvent au tout premier rang.

En attendant le début du concert, nous commençons à bavarder, il me demande comment j'ai connu Marie.
-          Elle a un nom français, je ne me trompe pas ?
-          Exact, nous nous sommes connues en France lorsque j'y habitais.
-          Ne me dîtes pas que vous êtes née en France, interroge-t-il en se penchant vers moi.
-          Non, je suis née à Jersey, mais j'ai fait mes études en France.
-          Votre nom est Duvalier alors, (il le prononce très correctement à la française) je n'avais pas saisi quand on vous a annoncée comme « Dyouvallieure » dit-il en riant.
-          Les Anglais ont beaucoup de mal à prononcer mon nom. Et Elina n'est pas très courant non plus.
-          Très joli, on le dirait sorti d'un roman du 19e siècle. Savez-vous que mon véritable nom n'est pas Halcombe mais Hautecombe.
-          Vous êtes d'origine française, peut-être même né en France !
-          Et oui, surprenant n'est-ce pas ? il continue en français – nous étions vraiment faits pour nous rencontrer, vous ne croyez pas ?
Son regard est toujours aussi fascinant et sa voix aussi suave et chaude, du coup je le fixe sans répondre. Il agite sa main doucement devant mes yeux,
-          Elina… vous êtes partie très loin ? de retour en France ?
Je souris doucement…je peux difficilement lui avouer à quel point son timbre de voix et de plus le fait qu'il parle en français me trouble profondément. Je pousse seulement un soupir.
-          Nostalgie ? Je vous comprends, dit-il à voix basse, il en est de même pour moi. C'est si loin tout ça…

Marie arrive heureusement, joliment vêtue d'une longue robe noire, elle salue sous les applaudissements et se place devant sa harpe. Un homme annonce les morceaux qu'elle doit jouer. La première partie comporte des morceaux de Debussy, très dansants, légers le plus souvent et quelques morceaux italiens du Carnaval de Venise.

Ensuite, pour la deuxième partie, elle est rejointe par un musicien avec une viole de gambe et ils attaquent des pièces de Purcell « Pavane, sarabande, courante, allemande », des airs à danser baroques dont je raffole et je ne suis sans doute pas la seule car mon voisin me saisit la main et la serre, visiblement ému par la musique, il a les yeux clos, les longs cils noirs formant comme une frange de velours, la bouche légèrement entrouverte, il semble déguster chaque note cristalline.

Les dernières notes s'égrènent et le silence nous ramène sur terre… Marie salue avec son partenaire. Nous sommes debout pour l'applaudi, Tristan et moi, enthousiastes.
-          Je vais essayer de la rejoindre pour vous la présenter – je me tourne vers mon voisin.
-          Oh avec plaisir, dit-il en se penchant vers moi, j'en serai ravi.

Je me dirige avec lui vers la porte où elle a disparu. L'homme qui avait fait les annonces m'intercepte mais je lui montre les invitations et lui explique que je suis une amie de Marie.-          Suivez-moi, elle est là-bas dans l'autre pièce.
Elle est en effet entourée de personnes mais quand elle m'aperçoit, elle me fait signe de venir.
Je m'approche à grands pas et nous tombons dans les bras l'une de l'autre.
-          Marie, ça fait tellement plaisir de te retrouver !
-          Oh Eli, je suis si contente !
Après les effusions, nous sommes presque au bord des larmes toutes les deux, si heureuses de nous revoir ; je me tourne vers Tristan qui est resté légèrement en retrait.
-          Marie, je te présente un admirateur fervent de ta musique ! 
-         
Tristan Halcombe, je suis enchanté de faire votre connaissance, dit-il en français en s'inclinant sur sa main.
-          Merci, je suis ravie de vous entendre parler dans ma langue sans aucun accent, dit-elle surprise.
-          Je n'ai aucun mérite, je suis né en France, ajoute-t-il avec son sourire charmeur.
-          Oh je comprends – elle l'examine un instant et ajoute – vous êtes peut-être danseur ? un partenaire d'Elina ?
Bizarrement, Tristan qui a le teint pâle, rosit légèrement – c'est la première fois que je le vois embarrassé. Du coup, je prends la parole :
-          Tristan est en effet danseur mais pas dans le même style que moi - pour éviter d'entrer dans les détails, j'ajoute – superbe ton concert, surtout la deuxième partie, n'est-ce pas Tristan – je me tourne vers lui -  je crois que vous avez aussi préféré Purcell ?
-          Ah Purcell, j'aime tellement ces airs… je me souviens d'un concert de harpe et clavecin, c'était merveilleux… son ton est rêveur comme s'il revivait cet instant.
-          Etait-ce un concert, ici à Londres, s'enquiert Marie, curieuse.
-          Non en France, mais c'était il y a très, très longtemps, poursuit-il sur le même ton.
-          Très, très longtemps ? Marie se met à rire – vous deviez être tout jeune alors, encore un enfant ?
Tristan la regarde, étonné, puis comme s'il réalisait ce qu'il venait de dire, ajoute vivement :
-          Quand je dis très longtemps, bien sûr tout est relatif…
Il semble troublé comme s'il avait évoqué un sujet interdit.

Marie me dit qu'elle regrette de ne jamais pouvoir assister à mes spectacles, elle est constamment prise par les concerts.
-          Vous avez vu danser Elina? demande-t-elle à Tristan.
-          Oui, j'ai eu ce bonheur, en effet – Elle danse merveilleusement bien ! dit-il en se tournant ver moi, le regard chaleureux et il ajoute – surtout dans le prochain ballet qu'elle travaille, j'ai eu le plaisir d'assister la semaine dernière à une répétition, c'est de toute beauté, émotionnellement très émouvant.
Là, je rougis car c'est plus qu'un compliment.
-          Eli a toujours eu ça dans le sang, je ne l'ai jamais vue faire autre chose que danser sur toute musique qu'elle écoutait, dit en souriant Marie. Nous étions au lycée ensemble, ajoute-t-elle à l'intention de Tristan.
-          La musicienne et la danseuse, vous deviez avoir une grande complicité. Il nous regarde toutes les deux avec une sorte de tendresse.

Finalement, il faut nous dire au revoir car d'autres personnes attendent pour parler avec elle ; Marie me demande de lui donner les dates du prochain spectacle.
-          J'essaierai de venir te voir, je ne te promets rien, dit-elle en m'embrassant.
-          Je sais, Marie, j'ai été tellement heureuse que tu m'envoies ces invitations pour pouvoir t'écouter.
-          Merci à toi, à vous deux, ajoute-t-elle en nous regardant, d'être venus ce soir.
Nous reprenons nos manteaux au vestiaire, Tristan m'aide à enfiler mon grand manteau et délicatement il soulève mes cheveux pour les disposer sur le dessus du capuchon.
-          Vous avez des cheveux magnifiques, dit-il et j'aime ce motif c'est très délicat – il touche la barrette qui les retient.
-          Un motif elfique que j'ai trouvé en Irlande.
-          Une parure féerique qui vous va à ravir, sa voix est basse, chaude, presque au creux de mon oreille.
Il faut qu'il arrête sa séduction, je vais lui tomber dans les bras et il en joue en plus !  Respire un grand coup Eli, ça va passer !

Il enfile son pardessus et m'offre de nouveau son bras pour que nous sortions et descendions les marches.
-        J'appelle un taxi et je vous dépose chez vous, avant de rentrer chez moi ? demande-t-il.
-      Bonne idée !
Très mauvaise idée au contraire, je vais être enfermée dans une voiture à ses côtés ! Mais je ne veux pas qu'il ait l'impression que j'ai peur de lui. 

Il hèle un taxi qui s'approche et m'ouvre la porte pour que je puisse entrer dans le véhicule. Il s'assied à côté de moi et demande :
-          Où vous dépose-t-on ?
Je donne l'adresse au chauffeur et celui-ci démarre.
-          Alors ainsi, vous avez fait vos études en France et où, si je ne suis pas indiscret ? s'enquiert Tristan qui de nouveau s'exprime en français. 
-         
A Rouen, ville d'origine de mon père.
-          Normande donc, enfin anglo-normande. Vous avez quitté la France à cause de votre choix de danses, j'imagine ? 
-         
Exactement. J'étudiais la danse classique et puis j'ai assisté à un spectacle de danses irlandaises, alors peu après j'ai rejoint la chorégraphe à Dublin, j'étais emballée par la musique et ce type de danses. Et vous-même, « il y a très, très longtemps », vous habitiez en France ? je demande, en plaisantant.
Tristan se met à rire, de ce fameux rire si surprenant. Puis il ajoute, mais sérieusement cette fois.
-          Plus longtemps que vous ne pouvez imaginer.
Une autre de ses phrases sibyllines, cet homme est un mystère… en parlant de mystère, il faut que j'essaie d'en élucider un.

Je me tourne vers lui et doucement demande :
-          Tristan, pourriez-vous m'expliquer quelque chose que je n'arrive pas à comprendre.
-          Quoi donc ? Je vous écoute, dit-il sérieusement.
-          Comment arrivez-vous à communiquer avec moi ... en pensée comme vous l'avez fait deux fois déjà.
Il sursaute légèrement :
-          Oh, ça ?
-          Oui, « ça » ne m'est jamais arrivé avec une autre personne.
-          C'est parce que nous sommes liés, Elina, dit-il à voix basse.
-          Liés ? Je ne comprends vraiment pas…
-          Vous souvenez-vous des circonstances dans lesquelles je vous ai rencontrée ? l'accident ?
-          Ouiiiii…vous m'avez sauvée, mais je ne vois pas…. – je suis franchement perplexe.
-          Vous aviez une estafilade sur la main, le poignet, vous vous souvenez ?
-          Parfaitement… Oh je me souviens que vous avez nettoyé ma plaie… en léchant le sang…
-          J'ai bu votre sang, Elina, c'est ce qui nous lie.
-          Mais quelle sorte de lien ? Expliquez-moi… je commence à paniquer à cette évocation.
-        Ne craigniez rien de moi, Elina, je ne vous ferai jamais de mal, mais ce lien me permet de communiquer avec vous … par l'esprit.
-          Et …quoi d'autres ? je demande, suspicieuse.
-          Je pourrais intervenir dans vos rêves …si je le voulais…
-          Mais vous ne l'avez pas fait jusqu'ici, n'est-ce pas ?
-          Non, ce serait m'immiscer dans votre vie, de force, c'est parfaitement incorrect.
-       Mais quels types de pouvoirs avez-vous donc ? Je commence à entrevoir un mystère très, très ténébreux.
Tristan soupire longuement.
-          Je ne peux pas tout vous dire maintenant, sinon vous allez fuir, Elina. Voulez-vous me faire un peu confiance ? Découvrir peu à peu qui je suis ? Juste un peu ? Sa voix est presque implorante -  il prend ma main – s'il vous plaît, c'est important pour moi…
-          Pourquoi moi ! – je retire ma main - à votre club vous rencontrez des femmes, beaucoup de femmes… je préfère ne pas savoir quel genre de relations un strip-teaseur peut avoir avec elles, mais vous êtes entouré d'éléments féminins.
-          Je sais, mais elles ne m'intéressent en aucune façon. Je n'ai rien de commun avec ces femmes avides de satisfactions terre à terre… je ne suis pas un saint, Elina, il m'est arrivé de consommer du sexe avec certaines, parfois, mais ça ne compte pas pour moi, elles sont …comment dire, un steak que vous mangeriez. On ne s'attache pas à sa nourriture.

J'essaie d'analyser ce qu'il a dit, ça parait cohérent, il reste un autre point à éclaircir.
-        Ces hommes, vos collègues strip-teaseurs, ils sont aussi vos amants ? je demande de façon plutôt abrupte. Ils sont gay, j'en mettrais ma main à couper.
-      C'est plus compliqué que cela, Elina. Certains sont, ou ont été amants, pour les autres le partage est d'un autre genre, pas le sexe… je ne sais pas comment vous l'expliquer.
-      Alex ? Il fait partie de vos amants ? (le ton est un peu sec, mais je dois savoir).
-      Alex et moi nous sommes très proches…Alex est très lié à moi…
-      Lié ... comme ce que vous avez mentionné à mon sujet ? Je veux dire, c'est également ce lien du sang ? soudain je réalise ce qu'il sous-entend.
-      Oui, dit-il simplement.

Un silence s'instaure dans la voiture. Je ne sais plus quoi dire, j'ai reçu tellement d'informations qui me laissent dans l'incertitude et la confusion la plus totale.
-          Je vous dégoûte ? demande Tristan tout bas.
Je le regarde, son visage éclairé par les lampadaires des rues, intermittence de lumière et d'ombre… c'est exactement ce qu'il est.
-          Dégoût ? Oh non, je dois être franche avec vous également… vous m'attirez et vous le savez pertinemment, vous jouez de votre charme avec tellement de facilité.
-          Je ne le fais même pas exprès, dit-il avec une grimace.
-          C'est possible, ça doit faire partie de votre personnalité. Bigrement attirant oui…il s'en rend compte ?

La voiture ralentit et finalement s'arrête. Nous sommes devant le petit immeuble où je loge. Le chauffeur se retourne :
-          Vous êtes arrivée Mam'zelle.
Je vais pour ouvrir la portière pour descendre, mais Tristan est sorti de son côté et a fait le tour, il me tend la main pour m'aider à sortir du véhicule.
-          Bonsoir Tristan, merci de m'avoir accompagnée.
-          Merci à vous Elina et je vais redire la phrase que vous avez entendue en partant l'autre jour. Ne m'oubliez pas, c'est important pour moi, vraiment – il se penche sur ma main et l'embrasse doucement.

Je repense au jour où il avait posé ses lèvres sur ma coupure et avait léché mon sang. Nous sommes donc liés ? Je plonge mon regard dans ses yeux qui semblent d'un bleu plus profond dans la pénombre… promis…dis-je à mi-voix et je me retourne rapidement pour me diriger vers l'entrée de mon immeuble.

La soirée a été riche en découvertes, j'en suis bouleversée. Ce « lien » dont a parlé Tristan me perturbe… quel type de personnes possèdent ces sortes de « pouvoirs »  liés au sang ? Des sorciers ? Des adeptes de je ne sais quelle magie ? Ce lien bizarre s'ajoute au charme très puissant que dégage Tristan.

Etre près de lui, et j'ai envie de passer la main dans ses boucles, les décoiffer, de goûter ses lèvres pulpeuses, sentir le parfum de sa peau…et envie de me confier à lui comme si nous nous étions connus depuis très longtemps.

Bien sûr il est « beau gosse » mais c'est beaucoup plus qu'un attrait purement physique, il émane de lui un pouvoir attractif très intense. Naturellement, j'ai eu des béguins, plus ou moins charnels, pour des hommes, mais là, je ressens une connexion très forte entre nous deux et je trouve cela à la fois attirant et angoissant.

Il le sait, il en joue, j'en suis sûre…. A quel jeu joue-t-il avec moi ? Juste une envie de sexe ? Après tout ça ne doit pas être désagréable, c'est même très tentant…

Bizarrement le seul endroit où il n'a pas usé de sa séduction c'est quand nous sommes allés danser à son club. Il a été charmant mais pas plus... sauf cette phrase entendue quand je suis partie…c'était intentionnel, le genre de chose qu'on oublie difficilement… il joue au chat et à la souris avec moi… vais-je me laisser croquer ?

Pourquoi ne veut-il pas que je l'oublie, que cherche-t-il ? Quelle sorte de relation pourrait exister entre nous ? Toutes ces questions tournent dans ma tête. 



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18/06/2014
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