Plume et parchemin

Plume et parchemin

Les mordus de la danse - chapitre UN- le sauvetage -

Chapitre UN
Sauvetage miraculeux


            Londres est enveloppée d'un cocon neigeux depuis quelques jours. La neige n'est belle qu'en campagne et en montagne, en ville c'est une calamité. Les rues ressemblent à de dangereuses patinoires et le blanc manteau n'est plus qu'un infâme vernis grisâtre extrêmement glissant.

Je prends bien garde à ne pas déraper sur une plaque de verglas traîtresse sur la neige tassée et piétinée des trottoirs ; une entorse est vraiment la chose à éviter quand on est une danseuse ! Je marche donc prudemment, les yeux rivés au sol pour voir où je mets mes pieds. Un crissement horrible me fait soudain relever la tête : une grosse voiture arrive à toute vitesse, patinant sur la glace du trottoir. Je ne l'avais pas vue, toute à ma concentration pour marcher en sûreté… elle va m'écraser sur le mur car je ne peux pas courir pour lui échapper au risque de me retrouver par terre et le véhicule me roulera sur le corps. Je compte dans ma tête les secondes qui vont précéder le choc final, fatal, je suis totalement paralysée devant ce monstre qui fonce sur moi.

Au moment de l'impact, alors que le bolide va me heurter, je suis soulevée de terre et seule le bord de la carrosserie heurte ma main. Le souffle coupé, je me retrouve collée contre une personne à plusieurs mètres de l'impact. J'enfouis ma tête dans un manteau très doux alors que retentit un énorme fracas de tôles, de bris de glaces. J'ai l'impression de vivre un cauchemar, je tremble de peur ; deux bras m'enserrent, me tiennent fermement, me mettant à l'écart de cette abomination.

Une odeur de fumée âcre et de gas-oil se répand, je tourne la tête dans la direction de l'accident.
-           Ne regardez pas !  la voix est impérieuse.
Je me retourne pourtant l'espace d'un instant pour apercevoir la carcasse de la voiture, encastrée dans le mur, à l'endroit où j'étais il y a quelques secondes. Le moteur fume, des morceaux retombent tout autour.
-           Le conducteur, les passagers ? j'articule péniblement.
-           Trop tard, il n'y a plus rien à faire. Eloignons-nous, cela peut exploser d'un moment à l'autre. La voix est grave, basse.
Des bras me saisissent et m'entraînent, me soulevant presque de terre pour me conduire plus loin. Puis la personne s'arrête.
-           Vous allez bien ? vous n'êtes pas blessée ? demande la voix grave.
-           Non, je ne crois pas … ma main seulement a été heurtée – je regarde et vois un filet de sang qui coule d'une longue estafilade sur le poignet et la main – oh je suis désolée, j'espère que je n'ai pas sali votre pardessus…
-           Aucune importance ! donnez-moi votre main. Il la saisit entre les siennes.
-           Si vous avez un mouchoir, nous pourrions…
-           Inutile !

Avant que je puisse faire le moindre geste il a porté ma main à ses lèvres et les pose sur la coupure, il lèche doucement la plaie, lave tout le sang qui dégouline sur mon poignet. Je suis estomaquée et regarde la tête penchée. Ses cheveux sont retenus en arrière, le visage est pâle, c'est tout ce que je peux voir de « mon sauveur ». Et lui, continue tranquillement à nettoyer la plaie de ses lèvres, de sa langue. Si les infirmiers procèdent ainsi, je veux bien me faire plus d'estafilades … et pas que sur les bras !

Il relève enfin son visage, se lèche les lèvres comme un chat qui aurait lapé un bol de lait, sauf que c'est mon sang qui les tache, et il me regarde enfin. J'ai un hoquet de surprise, ses yeux sont d'une couleur indéfinissable entre le bleu et le vert, j'aurais dit « turquoise »' si cette couleur existe pour un regard. Les lèvres sont pleines, ourlées, le visage aux pommettes hautes, la mâchoire couverte d'une barbe de trois jours (le must chez les hommes). Je vois le coin de sa bouche se relever dans un demi-sourire et je me rends compte que je dois avoir l'air parfaitement stupide à le dévisager bouche bée.
-          Vous faites toujours cet effet-là dès qu'une femme vous regarde, j'imagine ? j'essaie un peu d'humour pour masquer ma gêne.
Un rire me répond. Un joli rire de gorge qui donne envie de se rouler dedans.

Pendant ce temps cet homme dont j'ignore tout, sauf qu'il vient de me sauver la vie et qu'il tient toujours ma main, prend dans sa poche un mouchoir blanc, bordé d'une légère dentelle (les hommes possèdent ce genre de chose ?) et l'entoure délicatement autour de mon poignet avant de le nouer.
-           Voilà, vous n'allez pas tacher vos vêtements, dit la voix grave et chaude.
-           Comment avez-vous fait ? j'articule enfin.
-           Fait quoi ? demande-t-il en levant des sourcils interrogateurs.
-           Arriver si vite, me saisir, me poser plus loin en si peu de temps ? Vous n'étiez pas près de moi et…
-           Oh vous savez, dans les cas extrêmes on décuple sa force, il n'y a rien d'extraordinaire. J'ai vu cette voiture qui fonçait sur vous et j'ai agi, voilà tout.
-           Voilà tout ? mais c'est ma vie que vous avez tenue en votre vos mains, sans vous …
-           N'y pensez plus, je vous en prie.
-           Ne pas y penser, c'est impossible, vous venez de me sauver la vie !
-           J'en suis très heureux… on devrait sauver des gens plus souvent quelquefois.
Je ne sais pas pourquoi mais sa remarque a une intonation sarcastique.
-          Que puis-je faire pour vous remercier au moins ?
Il me regarde fixement de ce regard couleur océan et ajoute une phrase totalement sibylline pour moi, d'une voix un demi-ton plus basse.
-          Vous m'avez déjà remercié.

Je cherche dans ma tête ce que ça veut dire et puis à force de plonger dans son regard, je me sens un peu vertigineuse. Je dois vaciller légèrement car deux mains saisissent mes coudes pour me retenir.
-          Vous avez besoin de réconfort, dit la voix chaude et grave. Venez, là-bas il y a un pub, on vous servira quelque chose.

Toujours saisissant mon coude il m'entraîne, doucement, sans glisser (comment fait-il d'ailleurs) sur le trottoir jusqu'au pub dont les néons brillent un peu plus loin.

Nous entrons dans la salle et il me conduit jusqu'à une banquette où je m'affale plus que ne m'assois gracieusement (bravo pour une danseuse) le choc me coupant les jambes. Au moins il fait chaud, la lumière est tamisée, c'est agréable. Je déboutonne mon manteau, retire mon écharpe et mon bonnet, attrape mes cheveux qui veulent s'échapper et que je dois tordre et rattacher avec ma grosse pince.

Mon « sauveur » (comment puis-je l'appeler ?) avant de s'asseoir défait également son pardessus noir qui parait très coûteux (mince s'il est en alpaga, j'espère que je ne l'ai pas taché de sang) Il porte dessous un pull noir qui semble très doux (cashmere ? bon je ne vais pas demander la permission de le toucher) C'est un homme, grand, mince de hanches, une grosse ceinture à boucle d'argent retient un pantalon, noir également. Il a une allure de danseur (oui, je sais c'est une obsession, mais ce sont ceux que je côtoie alors forcément je fais des comparaisons) Je note que ses cheveux sont assez longs, attachés sur la nuque par un lacet.

-          Que désirez-vous prendre ? demande-t-il de sa voix toujours grave et chaude (je me répète mais sa voix est aussi caressante qu'un doux gant de velours)
-          Euhh, un thé pour me réchauffer, s'il vous plait.
Il se lève et va au comptoir pour commander.

Il marche d'une manière très gracieuse, je dirais presque une façon féminine de bouger - j'ai l'impression que ses pieds glissent sur la moquette (d'ailleurs absolument hideuse) du pub - il revient s'asseoir en face de moi.
Et que puis-je dire ? Je ne vais pas rester à le regarder bêtement, me noyer dans ce bleu océan. Il va vraiment me prendre pour une demeurée. Il prend la parole le premier.
-           Vous marchiez tête baissée sur le trottoir, vous n'avez pas aperçu la voiture foncer sur vous – c'est une affirmation, pas une question. 
-          
Je ne l'ai vue que lorsque j'ai entendu le crissement …et vous allez peut-être rire, mais je faisais bien attention à ne pas glisser et me tordre une cheville ! j'essaie de plaisanter, si c'est possible.
-           C'est traître ces trottoirs verglacés, on a vite fait de se blesser.
-           Le fait est que je n'ai pas l'intention d'avoir un pied dans le plâtre, j'ai un spectacle dans deux semaines.
-           Un spectacle ! dans quel genre ? dit-il, étonné.
-           Celtique : Danses irlandaises et écossaises.
-           Oh, mais vous êtes danseuse ?
-           Oui, c'est cela. Mais pourquoi est-ce que je lui raconte tout cela, d'ailleurs ?
Son visage s'illumine, ses yeux brillent encore plus.
-           J'étais déjà très heureux de vous avoir aidée mais à l'idée que j'ai sauvé une danseuse, j'en suis ravi !
-           Vous aimez la danse ? je demande très étonnée.
-           Plus que vous ne pouvez imaginer ! s'exclame-t-il.
Cela confirme-t-il mon opinion de tout à l'heure ?
-           Seriez-vous danseur vous-même ?
Sa bouche se relève dans un sourire en coin.
-           Un peu, enfin...en quelque sorte...
Je lève des sourcils interrogateurs, n'osant pas paraître trop curieuse. Mais avant qu'il ne réponde quoi que ce soit, le serveur arrive avec le plateau et il pose sur la table la théière et deux tasses.

Je soulève le couvercle, regarde l'aspect du thé, il semble correctement infusé. Je verse le liquide dans la tasse et je vais pour remplir la deuxième quand il met sa main devant.
-           Pas pour moi, merci.
-           Oh, vous n'aimez peut-être pas le thé ?
-           Si, je l'aime mais je n'ai pas soif maintenant. Mais je vous en prie, dégustez le votre.

Pendant que je sirote mon thé, il ne dit rien, appuyé au dossier de sa chaise, il m'observe entre ses longs cils noirs (bien des femmes aimeraient avoir des cils aussi longs et recourbés, sans mascara !)
Quand je repose ma tasse il prend la parole.
-           Où aura lieu votre spectacle celtique ?
-           A l'Aldwych Theatre
-          
Près de Charing Cross, c'est cela ? A quelles dates exactement ?
-          
Les 18-19 janvier en après-midi et les 25 et 26 en soirée.
-          
Les après-midi me conviendraient très bien, parce que je suis souvent pris en soirée.
-          
Voulez-vous dire que vous aimeriez voir ce spectacle ? Je serais ravie de vous obtenir un ticket ! Je sais que c'est une bien piètre manière de vous remercier, mais si je pouvais au moins faire cela…  
-          
Oh, j'avoue que je suis très tenté. Ce style de danse est toujours magnifique et en plus si vous faites partie de la troupe, je suis encore plus incité à y assister.
Charmeur va…

-          Ecoutez, si vous me laissez vos coordonnées, je vais réserver une place pour le jour qui vous conviendra et le ticket vous attendra à la caisse.
-          Vraiment ? Je vais consulter mon planning – il fouille dans la poche intérieure de son pardessus et sort un bel agenda recouvert de cuir, se met à tourner les pages – les 18 et 19 m'avez-vous dit ? Et bien, je suis libre le 19.
-          Parfait ! Puis-je vous réserver une place pour le spectacle ?
Il me fixe un moment, sans rien dire - ça devient gênant, ai-je été trop audacieuse…
-        J'en serai ravi, merci pour ce cadeau ; de nouveau la voix basse et chaude.
-        Un très petit, un minuscule cadeau en regard de ce que je vous dois, juste un acompte…
-        Humm un acompte… j'ai hâte de savoir en quoi consistera le solde, dit-il en plongeant un regard chargé de sous-entendus très sensuels.
Naturellement, je réussis à rougir comme une collégienne, je déteste quand ça m'arrive et en plus je ne sais plus quoi répondre pour ne pas paraître oie blanche ou au contraire dévergondée.
Il pose sa main sur la mienne, une très légère pression et s'excuse :
-        Désolé, je suis incorrigible, vous devez me trouver très mal élevé. Oubliez ma remarque déplacée, je serai très heureux d'assister au spectacle de danses celtiques, les musiques sont toujours envoûtantes.
-        A donner des fourmis dans les jambes… je me demande toujours si les spectateurs ont envie de danser sur leurs sièges.
-        Je vous le dirai mais j'aurais sûrement très, très envie de bouger… quel calvaire ce sera…
Il bouge déjà ses hanches de manière très peu celtique mais beaucoup plus version « Chippendale »… mon corps réagit à cette vision (non vous n'aurez pas les détails, c'est mon intimité et je n'ai pas l'habitude de raconter ce qui se passe au-dessous de ma ceinture)
-          Puis-je vous demander à quel nom je dois réserver votre ticket, je demande d'une voix neutre.
-          Tristan[1] Halcombe.

Je cherche dans la poche de mon manteau un crayon pour noter son nom, mais déjà il me tend un porte-mine en argent et un bristol (il est incroyablement rapide) Je note le nom, lui rend son stylo. Il relève la manche de son pull pour vérifier l'heure à sa montre (un bon point pour lui, elle est de très belle qualité mais sobre, un cadran noir, un bracelet métallique, j'aurais détesté qu'il arbore une Rollex plaqué or… juste bon pour les parvenus.)
-          Je suis désolée si je vous ai retardé.
-          Non je ne suis pas en retard, mais je dois vous quitter maintenant, on m'attend.
Je me lève, saisis mon manteau ; avant de pouvoir enfiler une manche, il est déjà derrière moi à m'aider (il faudra qu'il m'explique comment il fait pour bouger aussi vite). Je noue mon écharpe mais ne renfile pas cet affreux bonnet pendant qu'il revêt son pardessus.

Sur le pas de la porte du pub, je jette un coup d'œil au bout de la rue : des gyrophares, un attroupement à l'endroit où avait eu lieu l'accident. Je le remercie chaleureusement encore une fois mais il me coupe la parole.
-        De rien, j'étais seulement là au bon moment.

Il semble pressé de partir et je ne veux pas le retarder, je lui souhaite donc au revoir et je vais me diriger vers ma station de métro, prudemment.
-        Attendez, dit-il en me rattrapant, je ne connais pas votre nom, comment vais-je vous repérer dans le programme du spectacle ?
-        Elina, c'est ainsi que je suis inscrite. Votre ticket vous attendra à la caisse le 19.
-        Merci et je me souviendrai de votre nom, affirme-t-il avant de se retourner et marcher à grandes enjambées (sans glisser lui !).

Je repars, troublée par tout ce qui m'est arrivé, prudemment, sur les trottoirs gelés.

______________________________

[1]  Il prononçe "Tristane" à l'anglaise

La suite des "Mordus de la Danse"
http://plumeetparchemin.blog4ever.com/articles/sensualite-et-erotisme



08/06/2014
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